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19 avril 2004 - 2098 lectures

La guerre civile, la corruption, le marché noir, l’injustice, le chômage : tels sont les thèmes du rap algérien qui cherche à détrôner le raï, plus frivole.



« Ils sont au Loubet / Ils ont des châteaux / Ils osent dire : “nous vivons dans un ghetto” / Il fume la ganja comme un canon, le gars accro / Il a le look gangsta mais a la trouille d’être derrière les barreaux », débitent les quatre membres du groupe Perfect G’s. Cette satire, à la limite de l’auto-parodie involontaire, vise leurs nombreux « collègues » rappeurs qui fréquentent le même coin d’Oran. Et ils ne dépareraient pas dans une banlieue française ou un quartier populaire de New York, avec leurs tenues (hors de prix) vantant les multinationales du sportswear, leurs noms de groupe (Ol’Dirty Shame, Killa Dox, Lord Squad, Black Eyes, The Commission...), leurs pseudos d’artiste (Oddman, N.Fect, MC Ghosto, Flyman, Machine Gun, Vex, Jigy, Baby...).
A Oran, les rappeurs se retrouvent dans un quartier du centre-ville qui accueille depuis des décennies les mouvements branchés de la seconde ville d’Algérie. Ils sont assis sur les bancs de l’avenue Larbi-Tébessi (ex-Loubet), parfois sur la marche d’une boutique au rideau baissé de la rue Mohamed-Khémisti (anciennement Alsace-Lorraine), sans pouvoir se réunir dans les cafés et salons de thé du coin. Les rappeurs oranais traînent là leur après-midi finissant, au gré de leur emploi du temps, occupés souvent par leurs études, quelquefois par de petits emplois, parfois par rien.

La métropole de l’Ouest algérien, dont Khaled est originaire, est le berceau du raï. Mais les rappeurs oranais et les DJ n’apprécient ni l’un, ni l’autre. « Il ne reste plus que des perroquets dans le raï », selon H Rime du groupe MCLP. La jalousie s’installe, à la limite de la haine. Pour eux, ces innombrables chanteurs de raï seraient le véritable obstacle à leur conquête de la planète avec des harangues enflammées débitées à la vitesse de la lumière sur des musiques plus ou moins originales par rapport au rap international : « Dans cette bataille / L’Algérie sera présente / Avec des MC oranais qui chantent / Ils y aura une revanche, on règlera les comptes / Les nerfs chauds comme de l’eau bouillante ».

Le raï électrique a déjà 20 ans d’existence et ses pionniers, tous issus des couches sociales les plus modestes, flirtent en cette fin de siècle avec la quarantaine. Les acteurs du hip-hop, eux, sont apparus sur le devant de la scène il y a une dizaine d’années et appartiennent souvent aux classes moyennes. Aujourd’hui, leur mouvement est national et fait de l’Algérie – alors qu’une petite scène hip-hop pointe le bout de son nez au Maroc voisin – le plus important pays rap du monde arabe et probablement du monde musulman. Pourtant, leur production musicale est encore faible – les ventes tournent en moyenne autour de 10 000 exemplaires pour un album – par rapport au nombre fantastique de groupes.

En 1990, une quarantaine de groupes hip-hop existaient à Oran ; ils sont plus de 60 aujourd’hui. D’une soixantaine l’année dernière, ils atteignent maintenant une centaine à Alger, la capitale qui a donné naissance à un phénomène auquel n’échappe plus aucune ville algérienne. Là, les groupes récitent leurs strophes dans un drôle de langage, en adeptes forcenés du « swiching » : ils passent d’une langue à une autre, à une troisième, puis à une quatrième. Dans la même phrase, le français, l’anglais et les deux arabes – le littéral et le dialectal – se télescopent. Ils inventent leur esperanto élastique et ironique : « Hijeb moulant / Hijeb transparent / Hijeb comme un maillot de bain / Hijeb fluo / Hijeb bariolé / Hijeb froissé / Hijeb cabriolet acheté aux Champs-Elysées / Hijeb potable / Hijeb de Malaisie / Hijeb décapotable / Hijeb climatisé ».

Aucune image télévisée ne leur échappe : guerres, couche d’ozone, famine, mannequins, cinéma, préservatif, sitcom, pub, hooligans... Tout est évoqué, comparé, détourné dans leurs rimes qu’ils enregistrent à grand-peine dans un vrai studio. Deux groupes historiques d’Alger, MBS (le Micro brise le silence) et Intik (impec, impeccable, en argot algérois), ont déjà publié en France leurs premiers CD, « Algerap », chez des majors. En juin 2000 est sorti un recueil de quelques formations oranaises, Wahrap (contraction de Wahran, Oran en arabe, et de rap), dont le propos est résumé par le refrain de MCLP : « Militants du microphone nous racontons ce que les yeux voient / Quoi qu’il se passe / Il y en a qui volent / Et d’autres qui peinent ». Sur le plan musical, les premiers albums de rap algérien sortis en France, avant la compilation Wahrap, restaient peu originaux et très moyens. L’accueil plutôt chaleureux réservé en France à ces premières incursions du rap algérien en Occident est surtout dû à sa valeur de témoignage sur les massacres et le marasme social.

Mais le rap algérien a encore du mal à se faire une place dans l’Hexagone où le public est plus attiré par les rappeurs français d’origine algérienne comme Freeman et Imhotep du groupe marseillais IAM, Rimka du collectif 113, ou d’autres provenances, tel Joey Starr du duo NTM qui a d’ailleurs collaboré aux albums des MBS et Intik.

Si l’année dernière, en Algérie, le rap local se résumait à moins d’une dizaine d’enregistrements sur des cassettes de piètre qualité, aujourd’hui, l’édition de produits hip-hop se développe à grande vitesse, traduisant une formidable aspiration d’une grande partie de la jeunesse à s’exprimer. Cela évoque l’essor rapide de la presse écrite lors de la démocratisation politique qui a suivi les émeutes d’octobre 1988. Mais depuis, les désillusions sont passées par là : « Manipulation, agression, déception / Tel est mon créneau pour la journée / Mon seul crime est d’espérer et de rêver », scande le groupe Intik d’Alger, la ville des Hamma Boys, Cause Toujours, K-Libre, Les Messagères, City 16, De-Men ou Tout Passe.

A l’est du pays, à Annaba, Lotfi et Waheb de Double Kanon, considérés comme les meilleurs rappeurs du moment, dénoncent ouvertement les maux qui ravagent l’Algérie : « Ils viennent, ils viennent armés / Diables ou humains / Ils descendent du cimetière juif1 / Aujourd’hui, c’est la razzia / Il n’y a pas de match de foot / Ils viennent de la place d’armes / Portant le drapeau comme dans la guerre du Liban / En haut les gens fuient / La terre est devenue noire ». La guerre que se livrent forces de l’ordre et islamistes (« les terros », terroristes, en langage rap) est au cœur de ce hip-hop comme la dénonciation de la corruption, des parvenus, du « trabendo » (marché noir), de la haine, de l’injustice, du mal de vivre. Bref, c’est le « Moral à zéro », du nom d’une chanson du groupe historique d’Oran, Vixit : « Des Escobar, des Al Capone, nous en avons chez nous / Nous avons la mafia / Que reste-t-il / Les ingénieurs, les docteurs, les diplômés font des projets pour mendier des cigarettes / Chômeurs, ils tiennent les murs / Economie du marché / On est condamné comme des animaux dans un zoo ». Cependant, une nouvelle tendance apparaît : les groupes intègrent davantage les rythmes musicaux de l’Algérie.

De la jeunesse dorée aux milieux pauvres

Parti de la jeunesse dorée qui forgeait ses rimes et affinait son tempo dans des villas cossues, le rap s’est récemment démocratisé et a enflammé les jeunes des milieux pauvres. Le rap algérien rassemble désormais toutes les couches sociales. Les rappeurs du MIA (Made in Algeria) d’Aïn-el-Turck répètent dans un container de leur cité HLM, ceux de Cottages (avec deux t) de Boufarik vendent des légumes et des cigarettes dans la rue, et tout le monde sait que Réda, d’Intik, a dû vendre ses chaussures aux puces d’Alger pour payer la dernière heure d’enregistrement de la première cassette de son groupe.
Mais tous s’entendent pour prôner le système D, en bons enfants de l’éducation nationale sans perspective, de l’antenne parabolique sans réalité et de la paupérisation sans issue. Au début de mai 2000, une trentaine de groupes se sont rencontrés à Mostaganem pour un concours de rap âprement disputé. Le premier prix a été remporté par une formation algéroise. Elle s’appelle SOS.

Bouziane Daoudi, spécialiste de la worldmusic et du rap. Journaliste à Libération (France).


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